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Compte-rendu de l’atelier « Écrire l’histoire de l’esclavage colonial au sein de l’Empire français », 10-12 juin 2026

Du 10 au 12 juin 2026 s’est tenu un atelier international portant sur « Écrire l’histoire de l’esclavage colonial au sein de l’Empire français », à Genève, dans la maison des Délices ayant appartenu à Voltaire. L’organisation était partagée entre Marie Houllemare (UNIGE, et directrice du projet « Masculinités esclavagistes »), Céline Flory (CNRS) et Cécile Vidal (EHESS), coordonnée sur place par Marion Philip (UNIGE, « Masculinités esclavagistes »). Réunissant une trentaine de participant.e.s, cet atelier avait pour ambition première de donner la parole à de jeunes chercheur.euse.s, en grande majorité doctorant.e.s, en faisant des discussions le cœur même de l’événement.

Les discussions s’articulaient autour d’articles soumis préalablement par les participant.e.s. Après une courte présentation de chaque papier, un.e commentateur.ice en proposait une lecture critique et soulevait quelques questions afin d’ouvrir le dialogue. Modéré par un.e président.e de séance, l’auditoriat pouvait ensuite intervenir, et les deux présentateur.ice.s répondaient tour à tour.

Photo prise par Marie Houllemare lors de la conférence de Miranda Spieler, 10 juin 2026, Genève.

Si résumer le contenu de chaque article et de chaque discussion serait bien trop long, il est néanmoins nécessaire de mettre en exergue les thèmes soulevés de façon répétée. Les sources, variées mais très souvent lacunaires, forment le premier sujet de discussion récurrent. Deux exemples de méthodologie qu’il est possible de leur appliquer ont été délivrés par les conférences de Miranda Spieler (American University of Paris) et Dominique Rogers (Université des Antilles), questionnant pour la première la possibilité de présenter un récit biographique de personnes esclavisées, et pour la seconde la possibilité de retrouver la « voix des esclaves », expression devenue courante aujourd’hui dans l’histoire de l’esclavage. Ainsi, de nombreux types de sources ont été mobilisés durant ces trois jours : documents normatifs, papiers de plantation, archives notariales, archives judiciaires, etc. Toutes présentent des biais propres à leur production même, souvent rappelés lors des discussions, obligeant à travailler avec prudence sur la reconstruction du savoir historique. Ces documents, rédigés pour la très grande majorité par les élites blanches ou les appareils de contrôle étatiques, révèlent de nombreuses hiérarchies ordonnant les sociétés esclavagistes. Que ce soit pour la fabrique d’une police de la pêche en Martinique étudiée par Lucas Marin (Université de Paris Nanterre), le fonctionnement de la milice et sa mobilisation d’esclaves présentée par Anna Forestier (Sorbonne Université) ou encore la répression de la pratique de fuite des esclaves appelée marronage, à partir des archives de plantation analysées par Louise Salaün (Sorbonne Université et EHESS), ces différentes formes de contrôle structurent des hiérarchies raciales et juridiques, en catégorisant les personnes selon leur couleur de peau et leur condition servile ou libre. Shandiva Banerjee (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) montre que, s’il existe une disparition de ces catégories raciales dans certains documents sous la Révolution, les schémas de domination persistent bel et bien. La « blanchité » est d’ailleurs l’un des critères majeurs pour les élites coloniales, comme l’a démontré Adélaïde Marine-Goujeon (Sorbonne Université). Ce système structurant n’empêche pas une certaine porosité entre les différentes communautés. Marion Philip (UNIGE, « Masculinités esclavagistes ») s’est ainsi penchée sur les rapports et transactions d’ordre sexuel entre hommes esclavagistes et femmes esclavisées ; Elodie Bascoul (UNIGE, « Masculinités esclavagistes »), en comparant marronage et désertion, indique qu’il pourrait exister des liens de solidarité entre pratiquant.e.s de ces deux formes de fuite ; Teresa Göltl (Université d’Heidelberg), en analysant les pratiques qui entourent les dépôts de plainte des esclaves contre leur maître, montre que certain.e.s vont chercher de l’aide auprès de personnes blanches parfois influentes. Des intermédiaires existent donc à de nombreuses échelles, aidant par exemple des femmes dans leur parcours juridique lorsqu’elles doivent s’emparer de cet appareil pour que justice leur soit rendue, tel que présenté par Manon Lucas (EHESS).

La spatialité est un autre point fréquemment invoqué, à des échelles différentes. Les villes des colonies connaissent ainsi leur propre vie, avec leurs lieux spécifiques, tels que les « marchés des nègres », tenus par des esclaves, adressés par Camille Cordier (Université Lyon 2) et Rachel Tils (University of Chicago). Une autre localisation présentée, traitée par Morgane Honoré (EHESS), a été celle du théâtre de Saint-Pierre (Martinique), utilisé par des blancs créoles comme un lieu de revendication et de troubles politiques. De façon plus large, les interactions entre l’espace colonial et celui métropolitain ont également fait l’objet de nombreuses participations. Sonia Taleb (EHESS) a ainsi étudié le club Massiac tenu à Paris, vu dans l’historiographie nationale comme un lobby ayant empêché l’abolition complète de l’esclavage après la Révolution française. Les secours et indemnisations reçus après la Révolution française et jusqu’en 1825 sont aussi révélateurs des interconnexions entre les Caraïbes et la France, comme analysés par Mathilde Ackerman-Koenigs (EHESS) et Sibylle Fourcaud (Sciences Po).

D’autres réflexions conceptuelles ont parcouru presque chaque discussion, à l’instar de la question de l’agentivité ou des géographies rivales. Les catégorisations et la terminologie ont fait l’objet de maints débats, surtout dans les tensions et différences qu’il peut exister entre leur utilisation emic ou etic. Croisant de nombreux courants historiographiques tels que l’histoire sociale, l’histoire impériale, l’histoire transatlantique ou encore les études genres, l’histoire de l’esclavage devient presque une histoire totale de la Caraïbe française du XVIIIe au XIXe siècle. En effet, les esclaves étant au cœur de la structure des sociétés esclavagistes, les placer au centre des recherches, bien que les sources les concernant soient lacunaires, permet d’apercevoir de multiples facettes des vies variées dans les colonies.

Cet événement, organisé à mi-parcours du projet « Masculinités esclavagistes », a permis de stimuler bon nombre de réflexions, qu’elles soient méthodologiques ou sur les connaissances. Grâce aux interventions toujours bienveillantes et à l’implication de chacun.e, ces trois jours ont offert de très riches échanges. De plus, recevoir un retour sur un article par d’autres personnes travaillant sur des thèmes analogues est un exercice particulièrement fructueux, permettant d’affiner sa réflexion grâce à des regards complémentaires.

Méloé Maillard
Méloé Maillard

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Méloé Maillard (1 juillet 2026). Compte-rendu de l’atelier « Écrire l’histoire de l’esclavage colonial au sein de l’Empire français », 10-12 juin 2026. . Consulté le 5 septembre 2026 à l’adresse https://masculinites.hypotheses.org/1930


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